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Affaire Jordi Pujol: la chute aux enfers du symbole du souverainisme catalan

Jordi Pujol, l’ex-président du gouvernement autonome de Catalogne Generalitat) a annoncé le 25 juillet dernier, que sa famille venait de régulariser « en ces jours » la situation de fonds placés à l’étranger en rapport avec un héritage de son père. A travers un communiqué, il a présenté ses excuses pour l’erreur commise dans la gestion de ce legs familial qui, selon lui, a « pollué » l’image de ses sept fils et son épouse. Ce communiqué a immédiatement enflammé les rédactions des medias, relancé les débats sur le souverainisme catalan et rouvert le dossier de la corruption et la présumée honorabilité des hommes politiques en Espagne. 

Pujol, le parrain du souverainisme catalan

L’homme qui était aux commandes de la Generalitat durant 23 ans, est considéré comme une légende vivante du catalanisme. Il symbolise l’élément différentiel de la Catalogne dans l’Espagne des autonomies. Il ne cessait de défendre sa région comme la locomotive de l’économie espagnole, le symbole du modernisme en Méditerranée et le modèle réussi du pluralisme culturel en Europe. Cette éloquence lui avait garanti les triomphes à la majorité absolue  aux élections régionales et le maintien sans partage à la tête de la Coalition Convergencia I Unio (CIU: Convergence et Union) et de la Generalitat.

Au plan national, il donnait du fil à retordre à tous les gouvernements centraux à Madrid. Il pilotait les alliances contre-natures avec les partis tournants au pouvoir. Il avait soutenu en 1993 en les moments difficiles Felipe Gonzalez, du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) avant de le laisser tomber en 1996 provoquant les élections anticipées qui ouvrirent les portes à José maria Aznar et au Parti Populaire (PP) du Palais de la Moncloa (siège du gouvernement). Par la suite, il avait garanti une majorité parlementaire au PP avec son soutien à José Maria Aznar durant son premier mandat (1996-2000). Son crédo est la défense des intérêts de la Catalogne sans se préoccuper de la couleur du parti au pouvoir en Espagne. La lutte entre Barcelone et Madrid était son sport préféré. De cette manière, Pujol était aimé et vénéré par la majorité des catalans. Ses discours sont retenus comme un modèle dans la lutte des minorités avec le gouvernement central. Sans jamais menacer de proclamer l’indépendance totale de la Catalogne, Pujol savait manier les discours politiques avec les revendications de  caractère économique.

Au plan personnel, il était le défenseur de l’éthique dans les comportements politiques et sociaux. Ses critiques des politiques impliqués dans des scandales politico-financiers lui valurent les éloges de la part de ses concitoyens catalans. Il avait mérité de cette manière les superlatifs inimaginables à tel point qu’il était considéré comme le politique modèle dans la gestion des deniers publics. Aux yeux de ses électeurs, il réfutait l’enrichissement facile, les conduites immorales des fraudeurs du fisc et la corruption politique. En se retirant de la présidence de la Generalitat, il a hérité d’une juteuse pension à vie de plus de 87.000 euros par an, d’un bureau particulier et de la présidence d’honneur de la coalition CIU, au pouvoir en Catalogne. C’est le profil que tout homme politique aime avoir en fin de carrière.

Au plan extérieur, Jordi Pujol jouissait d’un exceptionnel rayonnement politique. Il compte des amis au Maroc comme en Palestine, en Argentine, en Allemagne, en Chine, en Turquie et dans toute la planète. Il était l’interlocuteur privilégié de Rabat en période de crise avec le gouvernement de Madrid. C’est en Catalogne où réside la plus importante communauté marocaine en Espagne. Dans les relations avec le Maroc, Pujol était attaché au principe de la réciprocité en défendant les intérêts économiques du Maroc en Union Européenne et une politique migratoire équilibrée.  La Catalogne avait alors ouvert une délégation à Casablanca pour la promotion des investissements catalans au royaume et les relations humaines entre le Maroc et la Catalogne.

Dun « intouchable » à thème « people »

De nombreuses informations publiées dans divers médias espagnols parlent d’un scandale national à la suite des révélations de Pujol sur la fortune de sa famille. Le quotidien madrilène El Mundo avait révélé, dans son édition du 7 juillet dernier, que la famille Pujol avait versé 3,4 millions d’euros en 2010 dans un compte bancaire au micro-Etat d’Andorre.

Désormais, les médias espagnols parlent du « clan Pujol ». Oleguer Pujol (fils de Pujol) a été cité par la justice selon El Mundo  pour expliquer l’origine de près de trois milliards d’euros dont il dispose dans différents comptes bancaires. El Mundo rapporte que le procureur anti-corruption a ouvert une procédure contre le fils de Pujol pour un présumé blanchissement d’argent dans des opérations immobilières.

Un rapport de l’Unité de Délinquance Economique et Fiscale (UDEF), remis au procureur de l’Etat signale qu’Oleguer Pujol avait honoré des prêts que lui ont accordés des entités bancaires pour exécuter une importante opération immobilière financée par des fonds provenant de paradis fiscaux. L’UDEF analyse concrètement l’achat par le fils de Pujol de trois immeubles historiques du groupe multimédia Prisa (éditeur d’El Pais) d’une valeur de 300 millions d’euros et les sièges de 1.152 succursales de la banque Santander pour un montant global de 2,084 milliards d’euros.

La fortune des Pujol risque de faire l’objet de multiples investigations depuis que María Victoria Alvarez, ex-compagne de leur fils Oleguer, avait informé la police de l’origine de la fortune de l’ex-président catalan et de sa famille. Victoria Alvarez est devenue la grande « star » des programmes « people » des  télévisions espagnoles. Ses interventions sont largement suivies par le public battant souvent des records d’audience. Elle avait annoncé dans une de ses apparitions que le « clan Pujol » dispose de 100 millions d’euros dans des comptes bancaires à l’étranger. Lors d’une interview à la chaîne privée Antena,  Victoria Alvarez a révélé que la famille Pujol avait « investi durant les derniers années de l’argent dans 13 paradis fiscaux » et son ex-compagnon se déplaçait fréquemment à Andorre. Il transportait jusqu’à « un demi-million d’euros » qu’il déposait à Madrid.

Dan son communiqué, Jordi Pujol a expliqué, sans le quantifier, que sa famille a régularisé la situation de ses fonds à l’étranger qui « proviennnent d’un héritage » qu’il avait reçu en septembre 1980 après le décès de son père Florenci Pujol i Brugat. La totalité de cet héritage a été transféré à son épouse, Marta Ferrusola, et à ses sept fils.

Simple citoyen malgré lui

Le 27 juillet denier, le telefeuilleton Pujol laisse percer une partie de l’iceberg et le président du CIU et de la Generalitat, Artur Mas, a annoncé que l’ex président catalan avait renoncé à ses titres honorifiques et privilèges. C’est le précipice d’un homme qui devait entrer dans l’histoire de la Catalogne comme le chantre du souverainisme et le symbole de l’intégrité et l’honneur catalans. Jamais un leader politique n’avait fait autant que lui pour la Catalogne. Il a dirigé le décollage économique de la Catalogne en la plaçant en tête des régions autonomes avec la plus haute rente per capita d’Espagne. Durant son mandat, Barcelone a abrité les jeux olympiques de 1992 et devenu la principale attraction du tourisme international. Pujol a dû croiser le fer avec trois présidents de gouvernements de différents signes politiques : Adolfo Suaerz (Union du Centre Démocratique (UCD) et Centre Démocratique et Social), Felipe Gonzalez (PSOE) et José Maria Aznar (PP). Il avait créé en 1974, en compagnie de Miquel Roca i Junyent, “Convergéncia Democrática de Catalunya” (CDC), un parti que se définit comme « nationaliste; ni de droite, ni de gauche mais comme représentant de tout un peuple ». Durant 23 ans, les urnes l’avaient appuyé pour en faire le président indiscutable des catalans. A l’issue de plus de deux décennies de marchandage avec le gouvernement central de Madrid,  il décide de passer au second plan politique en remettant le témoin à Artur Mas après les élections régionales du 10 septembre 2003. Dans son discours d’adieux, il appelait ses partisans à lutter pour le « renforcement de la conscience nationale ».

Le 27 juillet, il renonce à ses privilèges d’ex-président de la Generalitat et « père politique » de l’actuel leader du CDC, Artur Mas. Pujol devra comparaître devant le parlement pour expliquer la situation des comptes en instance d’être régularisés dont sa famille dispose depuis plus de 30 ans à l’étranger. C’est ce qu’a décidé la commission extraordinaire des porte-paroles des partis politiques représentés au Congrès des Députés espagnol.

Sans titre ni privilège

Depuis mardi 29 juillet, Pujol a perdu le titre de Molt Honorable Senyor (le trèshonorable seigneur) qui accorde à l’ex président de la « Generalitat »  une pension annuelle à vie de 86.416 euros en plus d’autres fonds associés à sa « digne condition ». Il s’agit de 60 % de son salaire alors président. Il cessera aussi d’être président d’honneur de Convergencia Démocratique de Catalogne (CDC) et de la Coalition Convergence et Union (CIU).

Pujol jouissait de ces privilèges conformément au Décret 195/2003du 1 er août qui régule le régime statutaire des ex-présidents de la Generalitat de Catalogne. Il perd du coup l’usage d’un bureau en plein centre de Barcelone de 441 mètres carrées, dont les frais de loyer, de maintenance, de gestion, de personnel et de sécurité se sont élevés en 2014 à 520.000 euros. De manière, il perd une pension mensuelle de plus de 7.000 euros, le véhicule officiel avec conducteur, les services d’une secrétaire particulière et des agents de sécurité permanente.

Aucun homme politique ne souhaite désormais être à la place de Pujol. Le dernier mot sera dit finalement par la justice. Avant d’arriver à ce point, la famille Pujol aura une série de rencontres avec les inspecteurs de l’agence d’impôts mais aussi de faire face à l’harcèlement des médias.

Sobre Mohamed Boundi

Periodista, doctor en sociología y ciencias de la comunicación de la universidad Complutense de Madrid. Corresponsal en España desde 1987, es licenciado en periodismo, investigador en ciencias sociales, opinión pública y cultura política. Publicaciones: “Marruecos-España: Heridas sin cicatrizar”, un estudio sobre la imagen de Marruecos y sus instituciones en la opinión pública española en momentos de crisis; “Sin ellas no se mueve el mundo”, un trabajo de terreno sobre la condición de las empleadas de hogar inmigrantes en España; “La mujer marroquí en la Comunidad autónoma de Madrid: convivencia y participación social”.

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